Témoignage


Quand le soja avance, la vie recule

Anonyme*, Bolivie
Novembre 2005

« Nayax indígena Bolivian markankiritwa; phesqha tunka phesqhani maranitwa; jichhax Chukiyawun jakasta ». Dans ma langue natale, celle des indiens Aymarà, ça signifie : « je suis un indigène bolivien, j’ai cinquante cinq ans et je vis à La Paz. » Mon histoire commence à Arroma, un petit village situé à 150 km de la capitale bolivienne. C’est là où je suis né et où j’ai grandi jusqu’à l’âge de neuf ans. A ce moment-là, mes parents ont décidé de partir habiter à La Paz parce que nous ne pouvions pas vivre décemment de la seule culture des patates. Pourquoi des patates ? Parce que rien d’autre ne pousse à 3 800 mètres d’altitude ! J’ai donc vécu pendant quinze ans en ville, sans avoir beaucoup de contacts avec la terre. A partir de l’adolescence, j’ai commencé à forger mes convictions politiques, au point de me demander si je devais m’engager dans les mouvements de la gauche ouvrière bolivienne. Et puis, à 25 ans, j’ai éprouvé un fort sentiment identitaire. Je me suis dit que j’étais un Indien. J’ai eu envie de revenir sur mes terres et de vivre au sein de ma communauté. Enfin, en partie.

A partir de ce moment-là, j’ai en effet partagé ma vie entre la culture des patates et les voyages. Je voulais vivre de la terre, mais aussi aider mes frères des autres communautés indigènes en participant à des projets de développement rural, comme l’accès à l’eau potable ou l’introduction de cultures adaptées à l’altiplano. Pour moi, c’était surtout l’occasion d’enrichir mon expérience et d’avoir une vision plus globale des problèmes. C’est d’ailleurs pour ces  mêmes raisons qu’à 40 ans, j’ai voulu aller au contact des indigènes qui vivaient dans la partie amazonienne de la Bolivie. En 1994, bien avant de collaborer au programme NINA, j’ai commencé à travailler avec des ONG danoises et hollandaises, notamment sur les problèmes de déforestation que connaît cette région. C’est à ce moment-là que j’ai vraiment pris conscience du problème du soja. Je me souviens d’ailleurs très nettement de ma première expérience en la matière : c’était dans un dans un petit village du nom de Païlon, situé dans la province de Santa Cruz. J’avais appris un peu par hasard que cette zone avait été ouverte à la production de soja grâce aux financements de la Banque mondiale. Et je me rappelle clairement qu’en arrivant sur place, je suis resté stupéfait. Car là où je m’attendais à trouver de la forêt, je n’ai découvert qu’une immense étendue recouverte de soja.

Il faut savoir qu’en vingt ans, les surfaces consacrées au soja dans la partie amazonienne de la Bolivie sont passées de 30 000 à… 500 000 hectares ! Soit autant de réserves de chasse et de pêche définitivement perdues pour les indiens, malgré la loi de 1996 qui prévoit pourtant de restituer les terres aux communautés indigènes. En fait, en Bolivie, la réalité est terrible : à chaque fois que les plantations de soja avancent, la vie des indigènes recule, car leurs ressources alimentaires diminuent. Sans compter bien sûr les dégâts en terme de pollution, encore impossibles à estimer. Je veux parler de la pollution liée à l’épandage de produits chimiques bien sûr, qui a fait de nombreuses victimes ces dernières années, notamment chez les enfants. Mais aussi la pollution des sols et de l’eau, puisqu’il est très probable que les produits chimiques répandus se sont infiltrés dans les sols, atteignant dans certains endroits la nappe phréatique. Mais de cela, bien entendu, les grandes multinationales qui cultivent le soja n’en ont rien à faire. Parce que le prix de la terre est tellement bas, que lorsqu’une parcelle est épuisée, elles l’abandonnent et en rachètent une autre. »
 
* L'auteur de ce témoignage préfère rester anonyme pour des raisons de sécurité