Témoignage

Ce n’est pas le soja qui pose problème, c’est son modèle de production

Agnes Vercauteren, FETRAF, Brésil
Novembre 2005

« Je m’appelle Agnès Vercauteren. Je suis née en Belgique, mais je vis depuis près de 30 ans dans l’état du Parana, au sud du Brésil, où je vis sur une exploitation en système agro-forestal. Je travaille pour la Fédération des Travailleurs de l’agriculture familiale de la région Sud (FETRAF). Ma première confrontation avec le soja remonte aux années 80, quand de petits agriculteurs de l’état de Rio Grande do Sul sont arrivés dans le Parana, poussés par de grands propriétaires, à s’exiler. Ils sont arrivés chez nous avec une certaine arrogance, en voulant nous enseigner comment faire de l’agriculture. Compte-tenu des prix modérés de la terre, ils ont acquis des exploitations comprises entre 10 et 50 hectares. C’était à l’époque de la dictature et le discours officiel était « Plantez, l’Etat garantit le reste », une période où l’on incitait les paysans à se lancer dans une agriculture plus mécanisée. Nous avons assisté à un changement total de l’utilisation des terres et, d’une certaine manière, au début du capitalisme agricole. A cette époque, le mouvement syndical condamnait le soja, considérant qu’il était la cause de la destruction du monde rural.

Le deuxième contact remonte au débat que la FETRAF a lancé sur les alternatives possibles à une agriculture mécanisée et notamment sur l’existence d’une production agro écologique. Nous avons constaté que le soja était une culture qui s’adaptait bien et qui ne posait pas trop de problème. Parallèlement, nous avons senti que la culture du soja bio par exemple était très valorisée, notamment en Europe, et pouvait donc être considérée comme une réelle alternative. Des petites exploitations familiales du Parana ont ainsi commencé à produire à partir de 1996-1997 et vendre leurs récoltes en Europe, notamment. Depuis cette époque, le soja bio s’est donc organisé, sauf qu’aujourd’hui, le marché – comme toute la filière soja - est entre les mains d’une poignée d’entreprises, ce qui créée une forte dépendance. Ce constat, et la menace de k’avancée du soja transgénique, nous a amené, en 2002, à lancer un débat à l’intérieur même de notre organisation sur ce problème de fond. En particulier sur la nécessité de maîtriser les différentes phases de la production et de la commercialisation d’un produit qui est l’une des bases de l’agriculture familiale du Parana aujourd’hui. Nous cherchons la possibilité de créer les conditions d’un développement durable et solidaire.

L’un des problèmes aujourd’hui lorsque l’on parle du soja bio et du soja non transgénique, c’est la capacité pour les agriculteurs familiaux d’en vivre décemment. Il faut donc trouver le juste prix du produit. L’autre piste de réflexion porte sur la transformation du soja bio et du soja non transgénique, issu de l’agriculture familiale. Car si l’on sait produire, en revanche nous devons encore apprendre à accumuler de la valeur ajoutée. Ca passe par exemple par une promotion du soja « durable » auprès de la population brésilienne. Mais il y a également d’autres pistes, comme celle du commerce solidaire international. En ce qui nous concerne, à la FETRAF, nous ne sommes pas contre ces formes de commercialisation du soja. En revanche nous sommes farouchement opposés à l’actuel système dominant de monoculture et de commercialisation qui crée tant de ravages sociaux,  environnementaux et économiques. Ce combat que nous menons, c’est aussi notre manière de militer pour l’arrêt des cultures de soja transgénique. »