Témoignage

Le soja enrichit les multinationales

Marcial Gomez, FNC, Paraguay
Novembre 2005

« Je m’appelle Marcial Gomez. J’ai 32 ans. Je milite depuis l’âge de quatorze ans au sein de la Federacion Nacional Campesina (FNC), pour que les paysans paraguayens puissent vivre de la terre et sur leurs terres. Je tiens sans doute de mon père ce goût pour l’engagement. Lui aussi est paysan et il a été de tous les combats pour la liberté, en particulier dans les années 80, au moment de la dictature. A 17 ans, j’ai participé à ma première occupation d’une grande propriété. J’aspirais alors à être indépendant, à quitter les sept hectares que possédaient mes parents pour m’installer et vivre ma vie. J’ai appris à ce moment-là que pour occuper une terre, il faut d’abord mettre en place une organisation très structurée. Une organisation doit comprendre plusieurs éléments comme la sécurité, la logistique ou encore la communication. Tout cela demande donc plusieurs mois de travail. Pour la première invasion, je me souviens qu’il avait fallu six mois de préparation avant de pouvoir, le jour « J », passer à l’action. C’était le 25 juillet 1990. Nous étions au total 50 familles à envahir une terre de 510 hectares dans la province de Caaguazu.

Ces terres permettaient à chaque famille de disposer de dix hectares. Les dix derniers hectares, situés au centre de l’exploitation, étaient réservés aux activités sociales. Notre production était principalement basée sur la culture du maïs, du manioc et de l’avoine. Nous pouvions donc vivre convenablement. Sauf que dès le début, nous avons eu des problèmes avec la police. Persécutions, intimidations, menaces…  Pendant sept ans, il ne se passait pas un jour sans que la police, aux ordres du grand propriétaire dont nous occupions les terres, ne nous harcèle. Malgré tout ça, nous avons tenu bon, nous nous sommes battus, allant jusqu’à obtenir la construction d’une école et, surtout, le rachat de la terre au grand propriétaire par l’Etat, pour qu’elle nous soit redistribuée. C’était une victoire pour nous tous, qui nous étions battus sans jamais renoncer. Une victoire qui m’a renforcé dans ma conviction de lutter pour obtenir le droit à la terre.

A partir de 1997, j’ai été membre du Comité Nacional de la Federacion Nacional Campesina et, à partir de 2001, j’en suis devenu le Secrétaire Général. C’est juste un titre, car les dirigeants ne sont que les représentants des gens qui les élisent. Je travaillais donc à Asuncion, la capitale, et mes frères m’aidaient à cultiver ma terre. En mai 2001, la FNC a décidé d’occuper une propriété de 13 000 hectares, pour y installer 830 familles. A ce moment-là, le gouvernement ne permettait pas de s’installer et de démarrer une production. Dès le deuxième jour de l’invasion, nous avons été encerclés et attaqués par la police et l’armée. Un avion a même largué du gaz lacrymogène pour nous déloger, sous les yeux du ministre de l’intérieur de l’époque. Au total, il y a eu 27 blessés et 300 personnes ont été détenues. Moi, c’est en me mélangeant à mes camarades que j’ai pu sortir… sans savoir que j’allais être recherché pendant des mois comme un dangereux criminel, puis être arrêté en avril 2002 pour des motifs « d’occupation illégale de terres », « de rébellion », « d’incitation à la violence », etc… Ce qui me valait, d’après les policiers, un minimum de sept ans d’emprisonnement.

Inutile de dire que je n’ai rien fait de tout ça, car nous autres à la FNC, nous sommes capables de mobiliser plus de 30 000 personnes d’un seul coup !  Aujourd’hui plus que jamais, le combat continue pour défendre notre droit à la terre, notamment avec la présence au Paraguay de multinationales cultivant le soja transgénique. En plus de détruire le milieu ambiant et d’expulser les petits producteurs, il faut savoir que la culture du soja bénéficie exclusivement à un petit groupe oligarchique et à quelques grands propriétaires. Sans oublier que ces exploitations réservées à la monoculture augmentent notre dépendance alimentaire nationale, avec la disparition des petites exploitations. Cette nouvelle donne nous oblige donc à créer de nouveaux modes d’organisation et de résistance. S’il le faut, nous pouvons couper des routes, détruire les plantations la nuit et saboter les matériels de fumigation… Bref, nous sommes prêts à utiliser tous les moyens de lutte. Tous, sauf les armes à feu. »